Georges Hérelle, l'ethnographe

 

Né le 27 août 1848 à Pougy-sur-Aube, près de Troyes, Georges Hérelle est professeur de philosophie. A la rentrée 1896, cet ancien élève du lycée Louis-le-Grand, primé au concours général, est nommé au lycée de Bayonne. Il a 48 ans, il vient de Cherbourg. L’enseignement n’est pas sa vocation : en 1903, il obtient un congé sans solde ; en 1905, un départ anticipé à la retraite.

Sa passion véritable, ce sont les langues. Traducteur de l’écrivain italien Gabriele d’Annunzio (1863-1938) et du romancier catalan Blasco Ibañez (1867-1928), il reçoit en 1897 le prix Langlois de l’Académie française pour sa traduction de Le Vergini delle rocce (Les Vierges au rocher, Calmann-Lévy, 1897) de d’Annunzio[1].

Georges Hérelle dans son cabinet de travail, vers 1905. Photographie de Labat. Médiathèque Grand-Troyes - Ms3494

 

Il s’intéresse aux langues, pas au basque. Pendant trois années, la langue basque reste inaperçue. Elle ne fait pas partie du mobilier du monde. C’est à la faveur d’une banale conversation avec un collègue du lycée qu’il entrevoit cette culture de tradition orale, et son joyau : les pastorales.

C’était au mois de mars 1899. J’habitais Bayonne depuis trois ans et je n’avais jamais entendu parler d’un théâtre basque. Le Pays Basque n’était pas encore à la mode, et personne ne s’intéressait à ce qui s’y passait.

Un jour, en sortant du Lycée, comme je causais avec mon collègue et ami M. Leclerc, professeur d’espagnol, il fit allusion aux représentations de pastorales souletines.

Les pastorales souletines ? Qu’est-ce que c’est ? - lui demandai-je, étonné de ce nom inconnu.

Ce sont des pièces de théâtre que jouent de temps à autre, sur la place publique, les jeunes gens de la vallée de la Soule.

Cela doit être intéressant.

Non. Les sujets des pièces sont de vieilles légendes bibliques ou hagiographiques, bonnes pour amuser des enfants, et les acteurs sont des garçons illettrés qui, affublés de costumes ridicules, débitent leurs rôles sur un ton de cantilène, avec des gestes maladroits.

Ce que vous me dites de ce singulier spectacle ne m’ôte point l’envie de le voir. Donnera-t-on bientôt une représentation ?

Je n’en sais rien. Mais j’ai dans la vallée de la Soule, à Licq, un beau-frère, M. Goux, qui, le cas échéant, voudra bien prendre la peine de m’avertir. [2]

 

Un mois plus tard, le voici à Haux, dans le canton de Tardets, spectateur enthousiaste d’Abraham. C’était le 16 avril, et c’est pour lui une révélation :

J’étais revenu séduit et comme enivré par la singularité de ce spectacle et surtout par son caractère archaïque. Sans rien connaître encore de l’origine des pastorales, j’avais senti confusément qu’il y avait là quelque chose de très ancien, qui méritait d’être étudié. Ce sentiment prévalut contre toutes les objections que l’on me fit, lorsque je parlai à mes amis d’écrire quelque chose sur ce théâtre. [3]

Dès ce moment, l’étude des pastorales sera pour G. Hérelle une constante : l’objet d’une curiosité méthodique nourrie aux principes de l’analyse littéraire, de l’exégèse théâtrale et de l’enquête ethnographique. Il assiste à une dizaine de représentations, consigne d’innombrables remarques dans ses carnets de terrain, se dote d’un questionnaire de huit pages conçu sur le modèle des enquêtes ethnographiques qui font autorité. [4]

Par le biais de ce travail pionnier, Georges Hérelle fait son entrée dans la famille hétéroclite des « monographes intrépides et consciencieux » [5] qui, sans nécessairement tous maîtriser la langue basque, portèrent leur intérêt sur des comportements sociaux tellement familiers en Pays Basque que personne ne les remarquait, et sur lesquels ils portèrent un tel intérêt qu’ils en firent des marqueurs identitaires basques avant d’y voir, dans un second temps, des « traits de culture ». Citons, pêle-mêle, les J.-F. Bladé, J.-A. Buchon, A. Chaho, W. d’Abartiagues, J. Vinson, W. Webster, J.-P. Duvoisin, R. Gallop, H. Gavel, F. Michel, Ch. Bordes, V. Alford, J.-B. Daranatz ou J. Ithurriague qui, comme Georges Hérelle mais à une génération d’intervalle, enseigna au lycée de Bayonne.

Denis Laborde

Plus d'informations sur Georges Hérelle

 

1. Giovanni Gullace, Gabriele D'Annunzio in France: A Study in Cultural Relations, Syracuse University Press, 1966.

2. « Comment l’idée m’est venue d’étudier le théâtre basque », Bulletin du Musée basque, Numéro spécial Hommage à Bayonne et au Pays Basque, 1932, p. 321.

3. Idem, p. 323.

4. Georges Hérelle, Les Pastorales basques, notice, catalogue des manuscrits et questionnaire, Vitry-le-François, Imprimerie de P. Tavernier, 86p. Réédition Nîmes, C. Lacour, 2002.

5. Pierre Lafitte, Les Etudes basques à travers les siècles, Bayonne, Ed. du Musée Basque, 1932, p. 9.